Les sports les plus « mixtes » ou les moins clivants sont les disciplines qui échappent à cette logique de stéréotypes : le tennis, le judo, et surtout la natation. Dans ces sports, les taux de licenciés masculins et féminins s’équilibrent, même si les hommes restent globalement plus nombreux (hors natation).
Ainsi, parmi les licenciés de tennis, 30% sont des femmes. En judo, elles représentent 33% des pratiquants, et en natation, elles sont majoritaires avec 55,3% de nageuses dans les clubs français.
A l’inverse, le football est stéréotypé masculin avec 94,4% des licenciés qui sont des hommes, tandis que l’équitation reste un sport dit « féminin » avec seulement 16,2% de cavaliers hommes.
Professeure émérite de sociologie à l’université Paris Descartes, Catherine Louveau s’intéresse depuis plusieurs années à la question du genre dans le sport. « Les disciplines qui sont toujours très masculinisés sont les sports d’affrontement, de métaphore de guerre, de grands terrains et d’extérieur », explique-t-elle. Ces chiffres sont révélateurs de pratiques sportives genrées.
« Ce sont des sports par lesquels les femmes ne sont pas attirées et dans lesquels les hommes n’ont pas envie qu’elles exercent. Historiquement, il y avait des règlements qui interdisaient aux femmes de faire du foot, du rugby ou de la boxe. » Maintenant que ces interdictions sont levées, les raisons de ce déséquilibre se situent à un niveau « culturel et historique », selon elle.
On constate que certaines disciplines sont largement dominées par un sexe ou l’autre. Pour exemple, 94% des licenciés en foot sont des hommes, tandis que les femmes s’accaparent 82% des licences en équitation.
Entre 5 et 12 ans, on observe une forte augmentation du nombre de licenciées filles (1,6 millions) et garçons (2,3 millions). Aux alentours de 13 ans, ce chiffre décroît. C’est à cette période que les jeunes femmes se détournent des activités sportives, jugées moins « féminines ». Le nombre de licenciées est divisé par quatre et passe d’environ 1,6 million à 410 000 personnes tandis que chez les hommes, le nombre de licenciés est divisé par deux pour tomber à 1 million. A partir de 25 ans, la courbe se stabilise chez les femmes et reste au même niveau jusqu’à 70 ans. Chez les hommes, il y a encore un pic à 35 ans avant de baisser fortement. Pour les deux sexes, il semblerait qu'à partir de 20 ans, la pratique sportive soit affectée par l'entrée dans la vie professionnelle et la formation d'un foyer.
Le foot pour les hommes, l’équitation pour les femmes
En France, le sport reste aujourd’hui une pratique plutôt masculine : les hommes représentent 61% des licenciés toutes disciplines confondues. Ils sont environ 9,5 millions d’inscrits dans des clubs sportifs pour « seulement » six millions de femmes. Une tendance qui concerne toutes les tranches d’âges sans exception.
Camille Battinger, Marie Dédéban, Nicolas Grelier, Mathilde Obert, Corentin Parbaud, Juliette Vilrobe, Camille Wong
Crédit photo : ©Habib M’henni
Méthodologie :
Les sports présentés ont été choisis après élaboration d’un classement des sports qui avaient la plus grosse proportion de licenciés d’une certaine classe d’âge. À`ceux-ci, on a ajouté quelques uns de dix sports les plus pratiqués en France pour lesquels l’âge des pratiquants présentait des caractéristiques significatives.
Pour élaborer les catégories sports doux, sports violents (qui entraînent forcément un contact physique) et sports individuels, sports collectifs (qui se jouent forcément en équipe), des données ont été retirées. C’est le cas des fédérations sportives comptant moins de 20.000 licenciés, des fédérations multisports et des licenciés qui n’ont pas renseigné leur âge.
Enfin, pour établir la ville de Gabriel, nous avons comparé plusieurs grandes villes françaises afin d’établir laquelle avait les chiffres les plus proches de la moyenne nationale pour ce qui est de la proportion de licenciés par classe d’âge dans les sports les plus pratiqués en France. Ce comparatif nous a mené à choisir Strasbourg comme ville-témoin.
Sources :
15-30 ans, l’ère du sport collectif
Quelques années plus tard, Gabriel a 18 ans. Lors de sa première année de fac, il se passionne pour la culture américaine à travers les séries qu’il regarde. Après sa seconde année, il décide, contre l’avis de ses parents, d’arrêter le football et de rejoindre le Minotaure de Strasbourg, le club de football américain de la ville. Les joueurs de son équipe ont presque tous le même âge que lui et deviennent rapidement ses amis. 70% des joueurs de football américain ont entre 15 et 29 ans. Un chiffre qui ne surprend pas Gilles Vieille-Marchiset : « En choisissant des sports violents, on va chercher la confrontation ».
Gabriel aime les contacts qu’offre la pratique de ce sport, mais ne se trouve, par moment, pas assez résistant. Il décide de se mettre au kick-boxing, dont 45,5% des licenciés ont entre 15 et 29 ans, pour apprendre à encaisser les coups. À 23 ans, il commence à prendre goût à la boxe et son entraîneur décide de le faire participer à un combat. La partie tourne court. Au troisième round, Gabriel est sonné par un violent uppercut.
Son médecin est formel : il va devoir changer d’activité sportive pour préserver sa santé physique et mentale. « Je suis toujours très réticente quand on me parle de boxe chez les petits, commente la médecin du sport Ann-Marie Bendahan. Et même à tout âge. On ne connaît pas un boxeur qui n’a pas de problèmes cérébraux plus tard. Pareil pour le football américain. »
À 24 ans, pris par son travail et sa vie de famille, Gabriel n’a plus le temps de pratiquer plusieurs sports à la fois. Il choisit donc de retourner à son premier amour, le football, et de s’y dédier entièrement.
30-45 ans, un risque de décrochage
À 32 ans, Gabriel reçoit une promotion et se retrouve souvent coincé au travail le soir. Ses horaires à rallonge ne lui permettent plus d’aller à tous les entraînements et il décide d’arrêter le football.
Passé 40 ans, il est de plus en plus difficile de pratiquer des sports collectifs. « Quand on pratique un sport en solitaire, il n’y a personne pour dire "t’es moins bon, on ne veut plus de toi" », explique Ann-Marie Bendahan. « Le sport est toujours un peu collectif, on cherche du lien, précise Gilles Vieille- Marchiset. Mais c’est aussi une contrainte : il faut se rencontrer à des horaires précis, alors que dans les sports dits "individuels", non. On choisit donc des sports individuels et inter-individuels, comme le tennis : pas besoin de réunir toute une équipe, c’est plus facile. »
Le sociologue explique aussi qu’à 40 ans, les hommes ont tendance à "décrocher", c’est-à-dire à arrêter toute forme d’activité sportive. « Beaucoup de sportifs, souvent en raison d’une rupture biophysique (changement majeur pour le corps : blessure, grossesse, maladie…), vont renoncer à la compétition et avoir une perception plus douce de l’activité sportive », commente Gilles Vieille-Marchiset.
Après deux années sans sport, Gabriel commence à voir se développer un embonpoint qui ne lui permet plus de rentrer dans son maillot du RCS. Il s’inscrit au tennis, où il retrouve beaucoup d’anciens joueurs de son club de football. Même si elle diminue avec l’âge, la pratique du tennis reste tout de même élevée pour toutes les générations. La Fédération française de tennis compte presque le même nombre de joueurs chez les 15-29 ans et les 30-44 ans.
« Il y a un effet Roland-Garros, explique Gilles Vieille-Marchiset. C’est dans notre patrimoine, c’est presque un monument. Mais ça reste une activité élitiste. Soit ce sont des héritiers (personnes qui ont appris le tennis petit) et qui continuent de le pratiquer plus tard, soit ce sont de "nouveaux venus", généralement des cadres, qui profitent de l’effet réseau du tennis. »
45-60 ans, la fin de la compétition
Pour son cinquantième anniversaire, toute la famille de Gabriel est réunie. Ses proches lui offrent un sac et une dizaine de clubs de golf. Il a découvert ce sport pendant ses vacances et souhaite rejoindre le club de Strasbourg.
À table, Sergio, son cousin, est très en forme et n’arrête pas de taquiner Gabriel sur la multitude de sports auxquels il s’est essayé. Sergio, lui, a pratiqué le même sport tout au long de sa vie : le cyclisme. Il bombe le torse en estimant qu’il a choisi une activité qui peut convenir à tous les âges.
Après 60 ans, une manière de garder la forme et de tromper l’ennui
Gabriel continue à jouer au tennis jusqu’à 65 ans, mais décide d’arrêter, dégoûté par les mauvais résultats des Français à Roland-Garros. Sa nouvelle passion, c’est le golf. Il profite de sa retraite pour arpenter tous les greens de la région, mais en fait vite le tour et décide de raccrocher les clubs à l’âge de 70 ans.
La compétition manque à Gabriel. Il aiguise désormais sa culture de la gagne sur les terrains de boules strasbourgeois. C’est le troisième sport préféré des personnes âgées de plus de 60 ans.
Ces différences s’expliquent aussi par l’espace disponible alloué à ces pratiques. Ce paramètre, que les sportifs prennent en compte, entraîne des mouvements pendulaires, a fortiori de la campagne vers la ville. Ils peuvent expliquer en partie la surcharge de certains équipements en ville.
Pour Thierry Hory, trois facteurs peuvent motiver les sportifs à se déplacer pour pratiquer un sport.
Autre élément majeur, les villes bénéficient bien souvent d’un matériel sportif plus moderne. Si l’on prend l’exemple d’un club qui souhaite concourir en compétitions de haut niveau, celui-ci doit bénéficier d’une salle conforme aux normes fédérales. Ces salles drainent les sportifs urbains qui fuient les équipements les plus vétustes, même s’ils vivent à proximité. « Il existe des disparités entre les quartiers prioritaires, plus excentrés, et les quartiers plus riches d’une même ville, précise Gilles Vieille-Marchiset. Certains équipements peuvent être surchargés tandis que d’autres sont laissés à l’abandon, notamment du fait de leur vétusté.»
Mutualiser pour mieux répartir
Les mouvements pendulaires liés au travail peuvent également jouer un rôle dans la surcharge des équipements en ville, selon Gilles Vieille-Marchiset. Les habitants des communes rurales qui travaillent en ville profitent de leur présence dans les zones urbaines en journée pour pratiquer leur activité sportive sur place. A l’inverse, une minorité d’urbains s’éloigne des centres névralgiques pour bénéficier d’installations incompatibles avec la ville. C’est notamment le cas des cavaliers ou des randonneurs, tandis que d’autres font le choix d’aller à la campagne pour éviter les gymnases bondés.
La vétusté des équipements risque d’être un problème pérenne. Pour Gilles Vieille-Marchiset, cela devrait pourtant être une priorité pour le gouvernement. « Dans l’optique des JO de Paris 2024, l’État souhaite augmenter de 10% le nombre de licenciés, rapporte-t-il. Mais il faudrait déjà investir dans les équipements existants ».
Pour pallier aussi bien les soucis de surexploitation dans certaines villes que les problèmes de sous-exploitation en campagne, certaines communes s’orientent vers une mutualisation des équipements disponibles, de manière à répartir plus équitablement les sportifs dans l’espace.
Florian Bouhot, Louise Claereboudt, Tifenn Clinkemaillié, Lucie Duboua-Lorsch, Tom Vergez, Sophie Wlodarczak
Crédit photo: HeungSoon, Pixabay
Méthodologie :
Pour distinguer communes rurales et urbaines, nous nous sommes fondés sur la définition des unités urbaines établie par l'Insee.
Toutes les données proviennent de data.gouv.fr. Pour créer les cartes, nous avons choisi de répartir le taux d'équipement par habitants et le nombre d'équipements distincts des communes du Grand Est en six quantiles. Les communes ne possédant pas d'équipement n'apparaissent pas sur les cartes.
Pour définir les sports caractéristiques des unités urbaines et des communes rurales, nous avons mesuré l'écart entre le taux de licenciés de chacun des sports en ville et campagne, et sélectionné ceux pour lesquels la différence était la plus importante.