
Intitulé « Just EUman, comment naît un citoyen européen », l'exposition a été installée dans une des ailes principales du Parlement européen. © Sacha Laudrin Laroche
Le groupe d’extrême droite ECR (Conservateurs et Réformistes Européens) a inauguré ce mardi une exposition polémique dans les couloirs du bâtiment Louise-Weiss.
Face aux ascenseurs qui mènent à l’étage principal de l’institution européenne, un couloir permet aux députés d’aller de leurs bureaux à l'hémicycle du Parlement européen. Sur les murs de ce couloir, quatorze panneaux et une vidéo qui tourne en boucle font le décor de l'exposition anti-IVG « Just EUman », inaugurée par le groupe ECR sous l’égide de l’eurodéputé Paolo Inselvini. Les trois groupes de gauche au Parlement européen ont saisi la présidence comme nous le racontions dans notre article d'hier.
Pour monter cette exposition, le groupe parlementaire d’extrême droite s’est allié à l’association italienne conservatrice Pro Vita & Famiglia qui a conçu l’exposition. Le tout est financé par le lobby anti-IVG américain Live Action, quelques mois après l’adoption par le parlement de l’initiative « My Voice, My Choice » visant à rendre l’avortement sans danger en Europe.
La science au service de l'affect...
Dans son préambule, l'association revendique « des données vérifiables issues de la littérature scientifique » sur quatorze panneaux représentant les stades du développement de l’embryon. Pourtant, l’exposition mêle données présentées comme scientifiques et jugements qui font appel à l’affect. On peut lire sous le panneau « deuxième mois » un sous-titre : « Le cœur peut être détecté. Tandis que les premiers signes d’un visage apparaissent. » Mais si la première donnée est objective, la seconde correspond à un sentiment. Qu’est ce qu’un visage ? À quel stade considère-t-on qu’un amas de cellules est un visage ?

Au deuxième mois, le fœtus mesure 2 à 3 centimètres, loin de ce que laissent penser les images du panneau. © Sacha Laudrin Laroche
Ce lien entre faits scientifiques enseignés au collège et tentatives d’humanisation du fœtus est la marque de fabrique de l’exposition. Elle qualifie même les premiers jours de la fécondation - pourtant indétectables - comme « un dialogue secret entre l’embryon et la mère ». Le message est très explicite : « la vie commence à la conception ».
... mal interprétée par des non-scientifiques
La partie science est même très discutable. L’un des panneaux explique que le fœtus connaîtrait la douleur très tôt et sentirait donc l’avortement, avec un certain Dr Stuart Derbyshire comme source principale. Sauf que ce dernier fonde ses travaux sur une étude de Giandomenico Iannetti, professeur de neurosciences à l'University College de Londres, qui lui, a complètement désavoué les conclusions de son confrère.

Parmi les panneaux, un aborde le sujet controversé de la « douleur fœtale », précisant que « la réponse réflexe au toucher apparaît autour de la bouche dès 5-6 semaines ». © Sacha Laudrin Laroche
Giandomenico Iannetti est même allé jusqu’à cosigner avec d'autres scientifiques une lettre, adressée à la Cour suprême américaine, lorsque son travail a été mal compris et utilisé pour renverser la jurisprudence qui protégeait le droit à l’avortement aux États-Unis. Il faut dire que le Dr Stuart Derbyshire est docteur… en psychologie ! Rien à voir donc avec le développement embryonnaire.
Une mise en scène violente
Dans ce couloir long d’une dizaine de mètres jusqu’aux ascenseurs, les quatorze panneaux de taille humaine répartis de chaque côté sont immanquables. Sur l’un des murs, une télé montre en boucle une animation de la fécondation à la naissance d’un bébé - blanc évidemment. De même, chaque affichage est agrémenté d’une image, qui semble générée par IA, montrant un fœtus aux traits clairement déjà humains, baignant dans une sorte de lumière. Des images trompeuses, servant d’illustration sans aucun fondement scientifique : un visage, une main… Tant de traits humains qui créent une empathie avec un être qui n’existe pas.
S’il s’agit d’une manipulation à travers des yeux masculins, il peut en revanche s’agir d’une véritable violence à travers les yeux d’une femmes, qui aurait déjà avorté volontairement ou pour des raisons médicales. Une violence aussi pour les femmes victimes de fausses couches qui peuvent intervenir spontanément jusqu’à cinq mois de grossesse. Un phénomène qui concerne un cycle de grossesse sur dix à l'âge de 25 ans et jusqu’à un cycle de grossesse sur deux à partir de 42 ans, selon le site de l’assurance maladie.

Le miroir, à hauteur de visage, renvoie de façon accusaatrice les parlementaires à leur vote en faveur de la protection du droit à l'avortement. © Sacha Laudrin Laroche
Le carrousel d’image se conclut sur un panneau qui suscite un malaise profond. Un miroir est placé à hauteur de visage. On peut lire en dessous l’injonction : « C'est votre histoire, soyez reconnaissant.»
Sacha Laudrin Laroche
Édité par Bertille Lietar