L'homme politique, ancien ministre de Milošević, a accaparé de plus en plus de pouvoir au fil de sa carrière. Le président de la République de Serbie joue sur plusieurs tableaux pour garder la main à l'étranger et dans son pays.
Une surveillance accrue justifiée par l’importance de ces élections selon Dejan Restak, conseiller de la liste d’opposition depuis trois semaines. « Dans la tech, quand on a une idée, on conçoit un produit minimum viable, on le teste auprès de clients et s’il a du succès, on passe sur un marché plus large, théorise l'ancien directeur de l'information d'un site web réputé d’opposition. Kosjeric est notre test pour le changement démocratique. » Face aux militants de la campagne, il affiche un optimisme forcé. En privé, il tempère : « La réalité est que nous ferons mieux qu’aux dernières élections, mais nous ne gagnerons pas. » Si rien ne change, le quarantenaire et sa femme vendront leur maison, leur terrain et quitteront la Serbie dès que leur fils cadet aura terminé le lycée. Damjan, quant à lui, élevé avec l'idée qu'il devait quitter le village pour se construire, aimerait devenir professeur d'histoire et partir à l’étranger, à Hong Kong de préférence. « Aussi pessimiste que je sois sur le résultat de l’élection, le message est que l'auto-organisation est possible et que, peu importe le coût et le temps que l'on y consacre, ce n'est ni futile ni inutile », conclut l’étudiant.
Mi-mai, le président Vučić a rejeté l’idée d’élections législatives anticipées. Une victoire éclatante du SNS le 8 juin pourrait-elle l’inciter à revoir sa position ?
Lucie Campoy
Gabrielle Meton
Assis à la terrasse du café Bocca, Đorđe, même prénom mais à l’autre bout de l’échiquier politique, balaie les accusations de corruption d’un revers de la main. « Le SNS donne juste aux gens ce dont ils ont besoin et ce qu'ils demandent, rétorque du tac au tac le chef d’une entreprise privée de toilettes. Et puis, même si la mairie fait quelque chose pour eux, ça n'empêche pas les gens d'avoir leur propre opinion. » Le sympathisant du SNS poursuit : « Tout est mieux qu’il y a quinze ans, on a des routes, une école, des infrastructures, cette grande rue avec des cafés. » À Kosjeric, les terrains de football, basketball et handball, la piscine olympique ou encore le gymnase aux 700 sièges ont de quoi faire la fierté de la commune. Maria, en face de lui, s’empresse d’ajouter que « tous les villages alentour sont mieux avec le SNS. On a le progrès et l’argent, pas la guerre et la violence ».
Les étudiants en première ligne du scrutin
Afin d’empêcher les tentatives de fraude et de corruption lors des élections du 8 juin, outre les assesseurs classiques, 120 personnes seront nécessaires pour surveiller les 29 bureaux de vote de Kosjeric, et plus du double pour la municipalité de Zajecar. Damjan Vitorović, étudiant à la Faculté de sciences politiques, a déjà supervisé les élections locales de Belgrade l’année dernière. Son rôle ? « S’asseoir, observer, signaler par téléphone une irrégularité. Les étudiants feront la même chose à Kosjeric. » Sur leur page Instagram, ils ont partagé un formulaire pour recruter des observateurs. Ces derniers pourront être formés par le CRTA grâce à un programme d’entraînement en ligne. L’organisation non gouvernementale qui œuvre pour la démocratie en Serbie sera également présente à Kosjeric et Zajecar le jour des élections.
« Je n’aurais accepté une telle proposition pour personne d'autre que les étudiants », assure cette dernière. À 45 ans, Slavica Pantović a été l’une des premières à soutenir les revendications du mouvement aux côtés de son association environnementale locale. Contrairement aux affirmations de plusieurs médias à son sujet, la cadre à la Poste de Serbie dément fermement avoir été engagée en politique par le passé. Son refus d’être encartée au SNS lui aurait justement coûté professionnellement. « C’est la façon typique dont le parti ruine la réputation des gens ! J’ai un poste élevé dans mon entreprise et je risque de payer mon engagement », s’emporte-t-elle. Mère de deux étudiants mobilisés dans les blocus, Slavica Pantović porte aussi son opposition aux projets de mines de charbon et de déforestation et aspire à la convergence des luttes.
Malgré les tractages dans le village et les apéros devant leurs locaux, la campagne sur le terrain de la liste Unis pour Kosjeric se révèle difficile. En début de soirée, Biljana Petrović discute avec les militants un verre à la main. Cette professeure d’anglais à Uzice, à une vingtaine de kilomètres, est devenue la numéro trois de la liste. « La campagne peine parfois », admet la citoyenne de 44 ans, lucide. Les témoignages de corruption, à travers des services rendus, font autant le tour des réseaux sociaux que des cafés de la commune. Dans le village, difficile de passer à côté de l’état des routes, flambant neuves devant certaines maisons et dégradées par endroits. Đorđe Todorovic, lui, a des soupçons sur l’usurpation de l’identité de son père mort en 2010. « Ils ne l’ont enlevé des listes électorales que six ans plus tard. C’est possible qu’ils aient voté en son nom, mais je n’ai pas pu en savoir plus, raconte le masseur de 42 ans, lunettes aux verres épais sur le nez et veste jaune fluo sur le dos. Surtout qu’aux dernières élections, des militants du SNS voulaient laisser voter des habitants sans carte d’identité. »
« Le gouvernement nous a oubliés pendant quatre ans, et maintenant, ils viennent tous ici… », commente amèrement Milica Maksimović devant le centre culturel alternatif Poligon. Depuis février, la salle polyvalente sert de QG pour la quinzaine de jeunes rentrés des blocus de leurs universités à Belgrade et Novi Sad. « On est revenus organiser notre première manifestation à Kosjeric, explique Milica, étudiante en journalisme. On voulait informer les habitants. » Sur l’écran de son portable, les images de marches à travers les villages, les discours au mégaphone et les collectes de fonds des « étudiants de Kosjeric » défilent. Les badges aux couleurs du mouvement s’alignent sur le bomber kaki de l’étudiante comme des médailles gagnées au combat. « On fait tout ça parce qu’on veut revenir s’installer ici un jour », affirme-t-elle. Elle voudrait être journaliste dans la région. Mais les médias locaux se résument à une station de radio et un groupe Facebook. Les jeunes manquent à l’appel pour reprendre les fermes, les commerces et les lieux culturels.
De nouveaux visages sur les listes électorales
L’approche des scrutins municipaux à Kosjeric et Zajecar, hasard du calendrier électoral serbe, a donné à la mobilisation étudiante une autre tournure. Les plenums d’étudiants dans les universités ont voté le soutien – et ainsi une politisation inédite – de leur mouvement aux listes d’oppositions. Conditions à cet appui : l’union de l’opposition et la création d’une liste commune apartisane. Dans la ville minière de Zajecar, de l’autre côté du pays et cinq fois plus peuplée que la municipalité de Kosjeric et ses 10 000 électeurs, l’initiative s’est heurtée au refus des partis politiques. Mais à Kosjeric, le boycott des élections par l’un des principaux partis d’opposition à Vučić a laissé la voie libre à Milica et ses camarades pour valider une liste largement composée de citoyens, jamais ou peu engagés en politique auparavant, et sélectionnés pour « leur intégrité et leur niveau d’études ». Les étudiants ont finalement placé deux candidates sur la liste Unis pour Kosjeric : Tijana Marić et la prétendante à la mairie, Slavica Pantović.