Son nom n'est jamais mentionné dans les mobilisations étudiantes. Une omission volontaire qui vise à éviter que le concerné ne retourne la situation à son avantage en résumant la colère ambiante à une attaque contre lui. Et pourtant il est partout, dans toutes les luttes, comme un sous-entendu compris par tous. Aleksandar Vučić a officiellement une fonction honorifique mais, dans les faits, il tire les ficelles. Le président serbe a réussi à accaparer le pouvoir depuis des années, et sème pour cela la confusion, soufflant constamment le chaud et le froid.
La longévité de Vučić ne doit rien au hasard. Elle s'explique par une stratégie bien pensée selon la journaliste américaine Lily Lynch, qui l'observe depuis le temps où il était ministre de l'Information en 1998, sous Milošević. Son visage joufflu caché derrière des lunettes carrées, le président serbe d'1,99 mètre maîtrise l’art du double discours, agissant de façon paradoxale selon ses interlocuteurs. « S’il y a toute cette confusion, on ne sait pas vraiment comment la combattre, analyse la journaliste. Cela paralyse les gens et l'opposition. »
L'homme politique, ancien ministre de Milošević, a accaparé de plus en plus de pouvoir au fil de sa carrière. Le président de la République de Serbie joue sur plusieurs tableaux pour garder la main à l'étranger et dans son pays.
Une surveillance accrue justifiée par l’importance de ces élections selon Dejan Restak, conseiller de la liste d’opposition depuis trois semaines. « Dans la tech, quand on a une idée, on conçoit un produit minimum viable, on le teste auprès de clients et s’il a du succès, on passe sur un marché plus large, théorise l'ancien directeur de l'information d'un site web réputé d’opposition. Kosjeric est notre test pour le changement démocratique. » Face aux militants de la campagne, il affiche un optimisme forcé. En privé, il tempère : « La réalité est que nous ferons mieux qu’aux dernières élections, mais nous ne gagnerons pas. » Si rien ne change, le quarantenaire et sa femme vendront leur maison, leur terrain et quitteront la Serbie dès que leur fils cadet aura terminé le lycée. Damjan, quant à lui, élevé avec l'idée qu'il devait quitter le village pour se construire, aimerait devenir professeur d'histoire et partir à l’étranger, à Hong Kong de préférence. « Aussi pessimiste que je sois sur le résultat de l’élection, le message est que l'auto-organisation est possible et que, peu importe le coût et le temps que l'on y consacre, ce n'est ni futile ni inutile », conclut l’étudiant.
Mi-mai, le président Vučić a rejeté l’idée d’élections législatives anticipées. Une victoire éclatante du SNS le 8 juin pourrait-elle l’inciter à revoir sa position ?
Lucie Campoy
Gabrielle Meton
Assis à la terrasse du café Bocca, Đorđe, même prénom mais à l’autre bout de l’échiquier politique, balaie les accusations de corruption d’un revers de la main. « Le SNS donne juste aux gens ce dont ils ont besoin et ce qu'ils demandent, rétorque du tac au tac le chef d’une entreprise privée de toilettes. Et puis, même si la mairie fait quelque chose pour eux, ça n'empêche pas les gens d'avoir leur propre opinion. » Le sympathisant du SNS poursuit : « Tout est mieux qu’il y a quinze ans, on a des routes, une école, des infrastructures, cette grande rue avec des cafés. » À Kosjeric, les terrains de football, basketball et handball, la piscine olympique ou encore le gymnase aux 700 sièges ont de quoi faire la fierté de la commune. Maria, en face de lui, s’empresse d’ajouter que « tous les villages alentour sont mieux avec le SNS. On a le progrès et l’argent, pas la guerre et la violence ».
Les étudiants en première ligne du scrutin
Afin d’empêcher les tentatives de fraude et de corruption lors des élections du 8 juin, outre les assesseurs classiques, 120 personnes seront nécessaires pour surveiller les 29 bureaux de vote de Kosjeric, et plus du double pour la municipalité de Zajecar. Damjan Vitorović, étudiant à la Faculté de sciences politiques, a déjà supervisé les élections locales de Belgrade l’année dernière. Son rôle ? « S’asseoir, observer, signaler par téléphone une irrégularité. Les étudiants feront la même chose à Kosjeric. » Sur leur page Instagram, ils ont partagé un formulaire pour recruter des observateurs. Ces derniers pourront être formés par le CRTA grâce à un programme d’entraînement en ligne. L’organisation non gouvernementale qui œuvre pour la démocratie en Serbie sera également présente à Kosjeric et Zajecar le jour des élections.