Pas le moindre bruit, pas d’étudiants qui gardent l’entrée, cigarette à la bouche. La faculté de théologie de Belgrade vit dans un univers parallèle, loin des sifflets et blocages universitaires. L’édifice en brique rouge sonne creux. Sacoche en bandoulière et veste grise, Ivan* est presque seul dans le hall. Dans un anglais approximatif, l’étudiant en troisième année fait mine de présenter l’université à deux visiteurs français. Dans le même temps, il sort son téléphone et jette un coup d'œil par-dessus son épaule. Puis, il pianote sur Google Traduction : « La grande majorité des élèves d’ici soutient les manifestations, mais ils ne vous le diront pas. »
La faculté qui accueille d’ordinaire 500 étudiants n'est pas bloquée, mais ses cours sont annulés. « On veut que tout le monde puisse continuer à accéder à l’église dans l’enceinte de la faculté », écrit-il sur son téléphone. Il demande de le retrouver en fin d’après-midi pour parler loin des oreilles indiscrètes. Dans un pays où 81 % de la population se déclare orthodoxe, ils sont beaucoup comme Ivan, à être dans une situation délicate depuis le début des protestations. Les fidèles mobilisés sont en rupture avec les plus hautes instances de l’Église, qui ont fait savoir leur opposition au mouvement.
Des étudiants victimes d’intimidations
Le patriarche Porfirije, chef de l'Église orthodoxe serbe, a dans un premier temps ignoré les manifestations massives dans le pays. Les étudiants l’ont appelé plusieurs fois à soutenir le mouvement, en vain. La langue de bois et le semblant de neutralité du patriarche volent en éclats le 22 avril, lors d’une rencontre entre Porfirije et Vladimir Poutine, à Moscou. Devant le président russe, il parle d’une « révolution de couleur ». La formule, qui désigne les mouvements de protestation prétendument orchestrés par les États-Unis dans des États anciennement communistes, résonne particulièrement en Serbie. La chute de Slobodan Milošević en 2000 est considérée comme la première “révolution de couleur”. À Moscou, Porfirije reprenait cette rhétorique, estimant que « les centres de pouvoir en Occident refusent de favoriser l’identité du peuple et de la culture serbes » et seraient derrière la mobilisation.
En Serbie, le patriarche de l’Église orthodoxe s’est exprimé contre les manifestations anti-corruption en cours dans le pays, accusant les Occidentaux d’en être à l’origine. Dans un pays où l’écrasante majorité de la population se déclare orthodoxe, cette prise de position déçoit dans les cortèges.
Kilomètre 108
Arrivée en triomphe
Voyant la ligne d’arrivée, Žarko se précipite sous les arcades de l’hôtel de ville de Subotica, acclamé par la foule, dressée en haie d’honneur. « C’est toujours un moment intense en émotions. J’ai les jambes en compote, et pourtant je ne peux pas m’empêcher de courir quand je vois tous ces gens qui nous attendent », jubile-t-il. Décorés d’une médaille, les 400 marcheurs – beaucoup ont rejoint le cortège en cours de route – rejoignent familles et amis venus les applaudir. « Notre détermination, ils ne pourront pas nous l’enlever », assure l’étudiant en droit. Un pas après l’autre.
Lilou Bourgeois
Yanis Drouin