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Son quotidien est une course sans fin. Patrick Durand vient d’être réélu maire de Landébia, un village de 500 habitants dans les Côtes-d’Armor, et occupe un poste d’ouvrier en 2x8 à l’usine de la coopérative laitière Laïta. Ce Landébianais fait partie des 959 édiles qui portent un bleu de travail en France.

Chaque jour, Patrick Durand lève et couche le soleil. Les semaines où il est du matin, le réveil sonne à 3h30 et « Monsieur le Maire »  – comme l’appellent ses collègues et ses chefs – prend son poste à 5h. Pendant huit heures, il met les couvercles sur les pots de fromage fouetté, range les pots dans les cartons, place les cartons sur une palette, et recommence. Autour de 13h30, il s’accorde une petite sieste : « 45 minutes si tout va bien, mais quelquefois c’est un quart d’heure parce que le téléphone sonne », raconte Patrick Durand, joint après sa sortie de l’usine. Il nous répond au volant de sa voiture, en route pour un rendez-vous chez le notaire à propos du foncier de sa commune. Car à partir de 14h30, l’ouvrier de 55 ans enfile l’écharpe et gère les affaires municipales, épaulé par deux secrétaires de mairie à temps partiel. 
Le bâtiment au toit d’ardoise, qui fait également office de poste communale, ferme à 17h30. Patrick Durand, lui, n’a pas fini sa journée : conseil d’école, municipal ou communautaire, le natif de Saint-Brieuc passe une partie de ses soirées en réunion. « À 21h je suis couché », assure-t-il. Exception faite des semaines où il travaille de 13h à 21h. Dans ces cas-là – une semaine sur deux –  le service est réduit : « Je ne passe que le matin pour signer les papiers, voir les employés communaux, mais c'est tout. »

1Seule 1 commune sur 125 de moins de 1 000 habitants a eu besoin d’un second tour soit 0,8 % d’entre elles, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur.

2D’après une enquête conjointe de l’Association nationale citoyenneté enfance jeunesse (Anacej) et de l’Association nationale des maires de France (AMF), en 2025, à peine 10 % des communes entre 200 et 500 habitants affirmaient avoir un conseil municipal des jeunes.

 

Christelle Lehry, conseillère régionale Grand Est, est présidente de Femmes d’Alsace, une association créée pour inciter ces dernières à entrer en politique, par exemple à travers des formations. Pour elle, l’un des freins à la politisation des femmes est leur propre autocensure. Elle raconte avoir régulièrement entendu des témoignages d'élues relatant « qu’elles n’osaient pas se lancer parce qu’elles ne se sentaient pas assez compétentes, et que c’étaient des hommes qui étaient venus les chercher ».

© Quentin Baraja

« On devient rarement maire du jour au lendemain, confirme Sébastien Michon, directeur de recherche au CNRS et spécialiste en sociologie politique. Le fait de siéger au conseil et d’être adjoint permet de se familiariser avec les institutions, les dossiers, les procédures, et de se positionner ensuite sur les mandats. Ça favorise l’accélération de la féminisation de la fonction de maire dans les petites communes. »

 

Ce droit accordé par le traité de Maastricht de 1992 ne s’applique pas aux ressortissants non-européens. « Il y a une entité commune, les membres de l’UE bénéficient d’une liberté de circulation, explique Sébastien Michon, directeur de recherche au CNRS. C’est l’idée que les citoyens européens ne doivent pas être différents des citoyens du pays. »

Leur participation se heurte néanmoins à certaines limites. Elle est d’abord réservée aux scrutins européens et municipaux. Ensuite, si les membres de l’UE peuvent candidater, ils sont limités à la fonction de conseiller ou conseillère municipale. Ils ne peuvent pas exercer les fonctions de maire ou d'adjoint, ni participer à l’élection des sénateurs. « Il y a quand même un frein avec l’idée qu’un étranger, même européen, puisse devenir maire. On conserve une logique de citoyenneté nationale qui demeure prépondérante à la citoyenneté européenne », complète Sébastien Michon.  

© Esther Dabert

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Même aujourd’hui, alors que depuis le dernier scrutin toutes les communes sont touchées par la stricte alternance, le nombre de femmes dans les conseils municipaux reste en dessous des 50 %. En effet, les postes de tête de liste sont plus souvent occupés par des hommes, influençant ainsi la composition finale du conseil. Si elle reste faible, la part des femmes maires progresse lentement : 14 % en 2008, contre 16 % en 2014, et 20 % en 2020. Bien que ces lois agissent sur la composition des conseils municipaux, elles peuvent accélérer indirectement la féminisation de la fonction de maire.

Au-delà des divisions sur le programme, ces configurations électorales peuvent également trouver leur ancrage dans « des querelles de clocher » comme les appelle Dominique. « Ah ça, tu ne les feras jamais s’entendre, les Crozet et les Bellonte ! » s’amuse la retraitée dont le père est lui-même passé par le poste de maire. Des contentieux entre familles parfois si vieux que personne ne saurait même se remémorer leur origine.

Si la campagne s’est déroulée dans un climat relativement calme à Saint-Nectaire, elle a en revanche réactivé des dissensions au sein de la population de Crastatt. « Il y a eu trois listes parce qu’il y a eu des soucis, lâche à demi-mots Laëtitia, le regard fuyant. Je ne connais pas trop les histoires des anciens du village mais ça a été assez compliqué ces élections, parce qu’il y a d’anciennes familles qui sont là depuis longtemps… C’est des clans », rapporte cette maman qui n’en dira pas plus. « Maintenant, c’est Martine qui est à nouveau sortie en tant que maire, moi ça me va très bien. » Les trois listes sans étiquette qui se sont affrontées dans le village se sont toutes qualifiées pour le second tour. C’est Martine Kunz-Sarlat qui en est ressortie en tête avec 37,9 % des suffrages, seulement une voix devant Pierre Goetz (37,5 %) et Laurent Nonnenmacher (24,5 %).

Croisé au détour d’une rue, un candidat de la liste de Pierre Goetz préfère lui aussi éviter le sujet, au risque de « s’énerver ». « J’ai franchement pas envie de polémiquer là-dessus. » Un climat de tension qui peut pourtant faire sens selon Christine Pina : « Les conflits de voisinage ou d'usages, les rancœurs ou affrontements passés, les oppositions sur l'avenir du village, parfois les orientations politiques peuvent expliquer la difficulté à s'unir. »

Le vote comme marqueur « d’appartenance commune »

Dans la petite commune de Keffenach (Bas-Rhin) qui abrite près de 200 âmes, les élections ont au contraire été un moment de convivialité. C’est la localité qui a enregistré le plus haut taux de participation du département avec 91,7 % des électeurs et électrices qui se sont rendus aux urnes. « Il n’y a pas de pression sociale. Les gens vont voter parce qu’on est connus pour ça, c’est l’une des fiertés de notre village, se réjouit Eugénie Ungerer, conseillère municipale nouvellement élue et habitante depuis treize ans. Lors des dépouillements, les gens se rejoignent pour commenter la participation et disent : “Ah on en est déjà là ?” »

Pour l’élue, le nombre de listes candidates n’est pas le moteur de la mobilisation, bien qu’il y ait eu deux propositions pour ce scrutin à Keffenach – celle de Hervé Schneider élu avec 77,1 % des voix et celle de Pascale Ludwig (22,9 %), toutes deux sans étiquette. « Leur programme était sensiblement le même. C’étaient des personnes qui voulaient aussi s’investir dans la vie de leur commune, mais comme la première liste était déjà pleine, elles en ont présenté une deuxième. »

« Le vote n'a pas le même sens dans ces petits villages, confirme Christine Pina, il est aussi une manière d'indiquer une appartenance commune à un village ou à des réseaux de sociabilité, il est le prolongement du fait d' "être du village". » Selon Eugénie Ungerer, c’est l’attractivité de Keffenach liée à ses nombreuses animations pour un nombre pourtant faible d’habitants qui explique ce niveau de mobilisation. « Ça donne envie de s’impliquer, a minima dans un vote, voire dans la politique, comme ça a été mon cas », avance la Keffenachoise d’adoption, originaire du sud de la France. Afin de transmettre cette culture de la participation à sa quarantaine d’enfants et adolescents, le village dispose également d’un conseil municipal des jeunes, un dispositif inédit2 pour une commune de moins de 200 habitants.

Esther Dabert

Édité par Pauline Moyer

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