© Eva Lelièvre
À rebours des tendances nationales, le scrutin a révélé une mobilisation contrastée des territoires : si les petites communes se sont largement engagées, certaines n’ont pas su s’accorder sur des candidats, tandis que l’abstention a gagné du terrain dans certains quartiers populaires. Entre percée de listes alternatives et progression du vote régionaliste, focus sur un paysage électoral fragmenté.
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Car les conseils municipaux ont beau jouir d’une image de centre de décisions plus accessibles que les hémicycles parisiens, ils n’échappent pas aux règles de la sociologie. Michel Koebel, professeur en sociologie à l’Université de Strasbourg, s’est penché sur le profil social des élus locaux : « Quelqu’un qui a grandi dans un milieu où l’on permet très tôt aux enfants d’avoir des opinions, où il voit ses parents s’impliquer en politique ou en parler, se sent beaucoup moins éloigné de la possibilité de faire partie de ce monde que quelqu’un qui occupe une position dominée dans la société. »
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Patrick Durand vient de ce monde-là. Il le dit lui-même, avant il était « privilégié ». Jusqu’à ses 47 ans, il occupait un poste de cadre dans la distribution : « Je gérais 27 magasins Aubert dans le Grand Ouest. J’avais 120 personnes sous mes ordres, je gagnais bien ma vie, j’avais une voiture de fonction, la carte affaire », se rappelle-t-il. Victime d’une vague de licenciement dans le groupe à la fin des années 2010, il se retrouve obligé d’aller pointer à l’usine : « Du jour au lendemain, j'ai vraiment eu l'impression d'être fini. 47, 48 ans, ma carrière est terminée. J’étais vraiment malheureux. » C’est son mandat de maire, obtenu en 2020 après avoir été conseiller municipal délégué à l’éducation durant six ans, qui l’a aidé à remonter la pente : « Ça m'a permis de retrouver un équilibre psychologique et de me ressentir utile. »
Il a appris la fonction sur le tas, sans pouvoir bénéficier des formations qui lui étaient offertes, faute de temps. Pourtant, ce n’est pas inné, surtout que « dans une petite commune, le maire fait office de DGS [directeur général des services]. » Gestion des ressources humaines, pilotage et suivi de tous les dossiers, veille sur les nouveaux règlements… Bref, tout un métier à intégrer : « Le plus dur, c’était d’apprendre à gérer le personnel communal, c’est très différent du privé, reconnaît l’ancien directeur, qui a rencontré d’autres difficultés. Au début, quand on n'est pas au courant, on passe aussi à côté de plein de subventions pour la commune. »
« Je me suis aperçu de la difficulté à payer ses factures »
Le déséquilibre dans la représentativité a des effets sur les politiques publiques menées par les municipalités, insiste Michel Koebel : « Notre enracinement social agit sur nos représentations du monde et donc sur nos idées et la politique qu’on applique. Qu’est-ce que ça veut dire d’améliorer la vie des gens quand on n’a aucun problème financier, par rapport à quelqu’un qui n’arrive pas à finir les fins de mois ? » À Landébia, Patrick Durand s’est inspiré de sa situation personnelle, devenue précaire après son licenciement, pour soutenir le pouvoir d’achat de ses habitants : « Ça m’a ouvert l’esprit. Avec un peu plus que le Smic, je me suis aperçu de la difficulté à payer ses factures, et on a mis en place des achats groupés qui permettent aux habitants de faire des économies sur la mutuelle santé, le bois, les granulés, le ramoneur… » assure celui qui a créé un poste d’adjoint dédié à cette tâche lors de son premier mandat. « Sur le fioul par exemple, il commande 10 à 15 000 litres pour 15 à 20 personnes dans la commune. En moyenne, il obtient une réduction de 30 centimes au litre. Et quand vous avez une cuve de 1000 litres, eh ben 30 centimes, c'est pas négligeable », poursuit le maire. Des économies qui profitent aussi à la commune et son école, chauffée au fioul.
« Je ne fais pas ça pour l’argent »
Comme Patrick Durand à Landébia, plus de 90 % des maires ouvriers et anciens ouvriers administrent une commune de moins de 1 000 habitants. En comparaison, 60 % des maires cadres et anciens cadres officient à cette échelle, qui représente pourtant sept communes sur dix en France. « Être maire dans une petite commune, ça demande un investissement énorme et c’est mal payé, c’est presque bénévole. L'indemnité qui est donnée peut certes compenser une absence de revenus, mais elle ne compensera jamais celles des classes moyennes et supérieures, qui s’en désintéressent », explique Michel Koebel. À l'inverse, sur les 1 039 villes françaises de plus de 10 000 habitants, seulement deux sont dirigées par des ouvriers ou des ex-ouvriers, quand 700 le sont par des cadres ou anciens cadres. Pour les villes de plus de 100 000 habitants, l'indemnité de maire est fixée à 5 960,3 euros bruts mensuels1.
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