© Carol Burel et Anouk Seveno
© Carol Burel
« Je me suis démené pendant vingt ans pour rien »
Malgré leur premier mouvement de retrait, cinq maires sortants envisagent déjà de présenter une liste en juin. C’est un phénomène qu’on avait déjà pu observer en 2020 : 25 maires sur 103 ont finalement remis leur écharpe, faute de candidats. Mais le plus étonnant, c’est que sur ces 25 maires, cinq ont même décidé de continuer en 2026. « À mesure que la longévité et les effets de l’expérience en tant que maire augmentent, la capacité à supporter les difficultés du mandat augmente aussi », analyse David Guéranger, sociologue, auteur du livre Maires à quoi bon ? paru en janvier 2026. C’est ce que le sociologue appelle la « résignation ». Plus on est maire longtemps, plus on est résigné. Les premiers magistrats apprennent à se « blinder » (selon leurs propres mots rapportés par David Guéranger) pour ne pas se laisser atteindre par les échecs ou les éventuelles déceptions de leurs mandats, permettant leur reconduction.
La résignation va de pair avec le fait qu’on s’attache à l’institution. « Le maire qui a plusieurs mandats d’expérience devient dépendant de son mandat. Le quitter sans successeur signifierait pour lui l’aveu d’un échec : "Je me suis démené pendant vingt ans pour rien." Et le siège vacant signifierait pour lui une dévaluation du prestige de son métier : "Les gens vont croire que j’étais maire parce que personne ne voulait le faire." » Pour les mairies sans tête, plusieurs scénarios se profilent. Une nouvelle liste peut se former à partir d'anciens ou de nouveaux candidats. La période de délégation provisoire peut aussi être prolongée, au cas par cas. En dernier recours, la préfecture propose à la commune de fusionner avec une voisine, après concertation avec les habitants. Seulement trois communes ont fusionné à l’issue du scrutin 2020. C’est par exemple le cas de Vaux-sur-Poligny (Jura, 82 habitants), qui fusionne avec Poligny (4089 habitants) en 2025. À Rothau, Danielle Mazzega, la présidente de la délégation provisoire, et ses deux autres collègues seront chargées d’installer les panneaux électoraux, d’ouvrir les bureaux de vote et d’assurer une permanence le jour de l’élection. L’ancien maire, Marc Sheer, se montre optimiste : « Il y aura au moins une, voire deux listes. » Dans le cas contraire, il n’exclut pas de reprendre l’écharpe.
Carol Burel
Édité par Anouk Seveno
© Arthur Besnard
Les données présentées ici proviennent avant tout de la presse locale et nationale, acteurs majeurs dans la médiatisation de ces affaires. Elles ont parfois été couplées à des dossiers constitués par les associations de lutte contre la corruption, comme Anticor, et à des décisions de justice lorsqu’elles sont disponibles. L’agrégation de ces informations a permis de constituer une base de données contenant trois informations essentielles : le nom des maires nouvellement élus impliqués dans des affaires, les infractions pour lesquelles ils sont mis en cause et le statut de chaque dossier (plainte, mise en examen, condamnation…). Les visualisations créées à partir de ces données soulignent deux phénomènes différents : d’une part, la proportion de maires face à la justice, d’autre part, les infractions pour lesquelles ils sont poursuivis.
Une seule femme face à la justice
Sur le podium des élus les plus inquiétés, André Santini (UDI), maire d’Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), domine le classement avec des procédures et condamnations pour huit infractions, dont trois pour injure publique. Derrière lui se trouvent Édouard Philippe (Horizons) au Havre (Seine-Maritime) et Sylvain Estager (Divers gauche) à Villeneuve-d’Ascq (Nord), chacun impliqué dans des enquêtes ou condamnations pour cinq infractions. En plus de quelques profils particuliers, un territoire se distingue : le 92 où, sur 16 maires de villes parmi les 150 plus peuplées, huit sont dans le viseur de la justice. C’est deux fois plus que la moyenne du groupe.
À noter que sur 22 femmes maires de grandes villes, une seule a fait l’objet d’une procédure judiciaire, une proportion qui reste largement inférieure au reste du groupe. Ericka Bareigts (PS), maire de Saint-Denis (La Réunion) a été condamnée définitivement en 2020 pour « violation de domicile par chargé de mission de service public ». Elle était entrée de force dans une médiathèque régionale pour empêcher qu’elle soit transformée en conservatoire.
En 2014, Lucien et deux de ses colistiers avaient pu entrer au conseil de Frouard avec 22 % des voix. Trois sièges sur 29, c’est peu dans cette commune de près de 7 000 habitants, mais c’est déjà de quoi « faire reculer » la mairie, raconte Myriam Aubert, camarade et épouse de Lucien. En faisant tourner des pétitions, parfois victorieuses, contre des suppressions d’aide au chauffage ou des expulsions de locataires : « On associait toujours les gens, pour faire vivre la lutte des classes », se souvient-elle en se servant un thé. Avec les colistiers de Frouard, elle reconnaît que leur parti a plus de chances loin des grandes villes et de leurs nombreuses listes : « C’est beaucoup plus difficile pour la copine Christiane [Nimsgern] sur Nancy. Ici, il y a un terreau ouvrier et on nous connaît » explique l’ancienne collègue de la candidate nancéienne. Dans la capitale des ducs de Lorraine, LO se cantonne à 1,28 %, en concurrence avec six autres listes. Même histoire dans les autres grandes villes françaises, où la barre des deux pourcents n’a pas été franchie par le parti en mars 2026.
Ailleurs dans le Grand Est, le parti conservait jusqu’alors quelques élus à Ensisheim (Haut-Rhin) et à Chaumont (Haute-Marne), tous éliminés cette année. Le « camp des travailleurs » n’a beau avoir rassemblé que 1,29 % des votes à l’échelle nationale, il peut quand même se prévaloir de 24 conseillers municipaux, soit huit de plus qu’en 2020. On les retrouve principalement dans le Doubs, le Nord, et l’Oise, où le parti récupère jusqu’à trois sièges à Clermont, record national du parti avec plus de 20 % des voix.
Petites communes, grandes responsabilités
Pour 19 candidats sur 48, ce sont les conditions d’exercice du mandat qui justifient leur départ. Certains évoquent la surcharge de travail, le poids des responsabilités ou encore l’ingratitude du métier. La notion de sacrifice revient souvent, en lien avec l’idée que la vie personnelle se retrouverait complètement aspirée par la fonction. La fragilisation de la fonction de maire est citée, quant à elle, cinq fois. On y regroupe aussi bien les querelles à l’échelle locale au sein du conseil municipal que la lourdeur administrative qui pèse sur les maires. Des enjeux plus nationaux, engageant la responsabilité du gouvernement, sont pointés du doigt, comme les budgets des collectivités territoriales de plus en plus serrés. Le dernier scrutin municipal a également été le premier à étendre la réforme sur la parité aux communes de moins de 1 000 habitants. Seulement deux maires (sur 48) la mentionnent comme raison de l’échec de la constitution de leur liste.
« Il y a une chance qu’il n’y ait pas de second tour. » En janvier dernier, suite à la publication des premières études d’opinion pour les élections municipales de Perpignan, Louis Aliot se voyait déjà réélu. Pourtant, la veille, le candidat d’extrême droite comparaissait en appel dans l’affaire des assistants parlementaires du FN/RN. Quelques mois plus tard, le pronostic se confirme : il est reconduit dès le premier tour à Perpignan, avec 51,4 % des voix.
Un cas loin d’être isolé. Philippe Janicot (Divers gauche), 57 ans, a été réélu au premier tour à Boisseuil (Haute-Vienne). Il est pourtant mis en examen pour quatre viols et tombe sous le coup d’un contrôle judiciaire qui l’empêche de mettre les pieds en Haute-Vienne, exception faite pour les conseils municipaux.
En Normandie, Edgar Moulin, maire sortant sans étiquette de Saint-Ellier-les-Bois (Orne), a aussi été reconduit au premier tour malgré sa mise en examen pour plusieurs infractions sexuelles dont le recours habituel à la prostitution de mineurs et la détention d’images pédopornographiques. L’affaire a été révélée en mai 2025, quand l’élu a été placé en détention provisoire avant d’être libéré en octobre. Le sexagénaire, seul candidat en lice dans le village, a été élu avec 57 voix, face à 14 bulletins blancs et 49 nuls. Une situation exceptionnelle où les suffrages exprimés sont inférieurs au total des votes blancs et nuls, qui ne sont pas pris en compte. À Six-Fours-les-Plages (Var), Frédéric Boccaletti (RN), 52 ans, condamné pour violence en réunion avec arme, a remporté l’élection au deuxième tour face au candidat sortant.
Une minorité sous pression judiciaire
Parmi les maires des 150 villes françaises les plus peuplées, 41 sont ou ont été inquiétés par la justice, soit un peu plus d’un édile sur quatre. Parmi eux, dix ont été condamnés. Les autres sont en cours de procédure judiciaire, et sont donc toujours présumés innocents.
Les trois quarts des 68 communes concernées comptent moins de 500 habitants. Elles se répartissent sur l’ensemble du territoire, même si une concentration importante apparaît dans la diagonale du vide, zone où les densités de population sont plus faibles que le reste de la France.
« Je suis vieux et à mon âge tout peut arriver »
Pour savoir ce qui a conduit à l’absence de liste, nous avons épluché les articles de la presse quotidienne régionale, et contacté par téléphone les maires sortants. Cette enquête a permis d’établir les raisons du départ de 48 des 68 édiles. L’âge arrive en tête : il est cité dans 47 % des réponses. « Je n’ai pas arrêté parce que j’en avais marre, la fonction de maire m’a toujours passionné. C’est plutôt parce que je suis vieux et à mon âge tout peut arriver, c’est difficile de s’engager sur sept ans. Je préfère laisser la place à plus jeune. » témoigne Marc Sheer, 77 ans, le maire sortant de Rothau (Bas-Rhin), commune la plus peuplée de France à s’être retrouvée sans liste. Jean-Michel Frêne, l’un de ses adjoints, décide de se lancer et dépose une liste. Mais le projet tombe finalement à l'eau. « Des dissensions internes ont conduit au retrait de la liste avant le premier tour. Ils n’arrivaient pas à s'entendre », raconte, déçu, Marc Sheer.
Depuis les années 1980, on observe un vieillissement marqué des élus municipaux. Selon le Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), la proportion de maires de moins de 40 ans est passée de 12,16 % en 1983 à 3,8 % en 2014. Cela s’expliquerait en partie par une démographie vieillissante en France et une proportion moindre de jeunes dans les petites communes. L’accès à la fonction reste aussi largement conditionné par l’expérience. « Le mandat municipal est souvent perçu comme l’aboutissement d’une trajectoire sociale, associative et politique, généralement acquise sur le long terme par les générations plus âgées », analyse l’étude « Parcours des jeunes maires en France », menée par l’Institut national de la jeunesse et de l'éducation populaire (Injep). Ajouté à cela, les 18-35 ans traversent souvent une période de mobilité professionnelle, scolaire ou personnelle qui complique un engagement durable sur un territoire. À l’inverse, la perspective de la retraite permet de se projeter plus facilement dans un mandat.
Sur les 68 communes, treize maires ont plus de trois mandats à leur actif, allant parfois jusqu'à cinq mandats consécutifs. Jean-Louis Barlier, par exemple, dirige Fréland depuis 1995. Faute de successeur, il a annoncé briguer un sixième mandat lors des prochaines élections prévues dans trois mois. Et même avec un seul mandat à leur actif, les maires portent souvent un long engagement municipal, ayant d’abord commencé comme conseillers ou conseillères. C’est le cas par exemple de Florence Schiavon, maire de Rochejean (Doubs, 754 habitants), qui n’a pas souhaité rebriguer un deuxième mandat en 2026. Agée de 70 ans, elle était au conseil municipal depuis 2008.