Mercredi 16 mai, un homme de 41 ans était jugé devant le tribunal correctionnel de Strasbourg pour avoir asséné un coup de crosse avec un fusil factice à un enfant de 13 ans, qui était son adversaire dans un jeu de stratégie.
L’audience de la 6ᵉ chambre correctionnelle de Strasbourg a fait salle comble ce mercredi 16 septembre. Certains avocats « ne [voulaient] pas manquer l’affaire du laser game », comme ils l’assuraient à l’entrée d’un air taquin, quand bien même ils n’y défendaient personne. Il s’agissait d’un cas insolite, burlesque, voire ridicule si l’on en croît les rires récurrents et difficiles à contenir dans la salle. « Il a tiré sur mon pull et ça a emporté l’arme qui était accrochée autour de mon cou. L’enfant a tiré très très fort, j’ai essayé de me dégager, et malheureusement le fusil a touché son crâne », se plaint le prévenu, chino beige et chemise blanche à manches longues, pour justifier le coup qui lui est reproché.
Nous sommes le 29 mars 2025 en fin d’après-midi, une partie de laser game vient clore l’enterrement de vie de garçon organisé pour un des amis de ce chef d’entreprise. Les six quadragénaires affrontent alors quatre enfants, de trente ans leurs cadets. Pendant la partie, le prévenu a noué son pull de telle manière que le vêtement cache la cible posée sur son fusil, celle qu’il faut viser pour gagner des points. Soudain, il se retrouve nez à nez avec la victime, qui lui reproche de tricher et tente de le lui retirer. « Sans méchanceté », a indiqué le jeune adolescent dans ses déclarations.
Une intention constatée par tous, excepté le prévenu
A partir de là, plus personne n’est d’accord, et s’ensuit un échange qui ramènerait presque dans le bureau du proviseur. La présidente Isabelle Karolak interroge le prévenu, penaud, les deux mains superposées devant son bassin :
— Ce que je comprends de vos déclarations, c’est que vous avez paniqué, fait des mouvements amples avec vos bras, et que vous lui avez porté un coup, commence la présidente en se référant à l’audition.
— Oui, mais ce n’était pas volontaire, le jeune s’est saisi de mes effets personnels et j’ai sûrement mal maîtrisé mon coup, on était dans la pénombre, tente-t-il de justifier.
— Revenons à la question qui importe. Vous venez de donner un coup à un enfant d’une dizaine d’années. Comment est-ce que vous réagissez ? S’impatiente Isabelle Kolak.
— J’ai compris qu’il y avait un choc, mais j’étais aussi sous le choc, marmonne-t-il.
Elle semble peu convaincue, tout comme le reste de la salle qui s’échange des regards interloqués. En s’appuyant sur la vidéosurveillance de la structure, exploitée par un gendarme, la magistrate lui suggère que le coup était volontaire :
— Mais c’est invraisemblable de porter un coup à un gamin de 10 ans ! Se défend-t-il.
— C’est déjà invraisemblable d’avoir un homme de 41 ans qui cache les cibles à viser, ce qui est le principe du laser game. Si j’avais ce même dossier avec seulement des enfants de 13 ans, je leur dirais déjà que ce n’est pas très mature…
Lors de son audition, le prévenu avait déclaré “[avoir] trouvé intolérable qu’il [lui] prenne [son] pull”, signe qu’il a agi sous le coup de l'énervement, selon l’interprétation de la présidente. Et sa parole irrite une nouvelle fois les magistrats : « Il faisait 1m70 tout de même ! ». Le procureur Mohager Benmenouche lui rétorque :
— Vous mesurez combien ?
— 1 mètre 90.
— Donc vous n’avez pas de raison de craindre un enfant, non ? Vous, un jeu aussi ludique, ça vous met dans un état comme ça ?
« Qui a commencé ? C’est évident, c’est l’enfant. »
Pour ne laisser la place à aucun doute, la présidente propose de visionner l’extrait de vidéosurveillance. Une fois, deux fois, trois fois, au ralenti. Le prévenu reste interdit, s’excuse car il « ne [voit] rien ». « Bon, je veux bien la passer une quatrième fois, concède-t-elle, dans une ultime tentative. Des rires à peine étouffés dans la salle. Vous êtes la tâche blanche en haut à droite, lui indique le procureur qui s’esclaffe à moitié, pardonnez-moi, ce n’est pas ce que je voulais dire. » Après ce quatrième visionnage, le prévenu, qui ne voit toujours rien, regrette : « Ce ne peut pas être la vidéo de l’incident. » Selon lui, les images ne collent pas à ses souvenirs, qui sont « incontestables ». Son avocat, Mᵉ Simonnet renchérit : « Les déclarations de l’enfant ne correspondent pas à ce qu’on voit sur l’image, puisque mon client avait son pull à la main. » Et de se lancer dans une tirade dithyrambique sur le laser game : « La règle numéro un, indiquée sur tous les sites, c’est “pas de contact”, car c’est un jeu de stratégie. Qui a commencé ? C’est évident, c’est l’enfant. Et il n’avait pas à le faire. »
Ridicule peut-être, immature, certainement, mais pas moins dommageable pour le jeune garçon. Entré aux urgences pour un traumatisme crânien léger, il en est ressorti avec trois points de suture. Le procureur a requis 120 jours-amende d’un montant journalier de 8 euros. Le délibéré n’était pas encore disponible au moment du bouclage de Webex.
Carl Lefebvre